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Pour peu qu'on s'en souvienne

 Face au temps qui passe, qui emporte avec lui les rires des enfants et les Mistral gagnants, on est tenté de s'interdire tout sentiment nostalgique. Tenté de ne pas se torturer avec ces souvenirs d'un temps révolu, d'une enfance heureuse, d'une histoire d'amour achevée, d'un ami qu'on a perdu de vue, ou perdu tout court, d'ailleurs. Nombreuses sont les personnes qui s'épargnent toute mélancolie, en refusant de plonger leur regard dans cet abîme.

Je suis le premier à m'être encouragé, certains soirs, à me tourner résolument vers l'avenir, vers ce qui n'est pas encore advenu. Ne penser qu'au présent et à ce qui arrive bientôt, pour se libérer des chaînes de ce passé qui ne passe pas. Être créatif, pour être créateur, pour écrire un autre chapitre existentiel, pour faire naître du nouveau. Faire table rase, recommencer encore et encore. De l'avant.

Le hasard m'a amené ce soir à tomber sur ce vers d'Aragon : "Tout ce qui fut sera, pour peu qu'on s'en souvienne". Je l'ai lu, une fois, puis de nouveau. Et puis encore une fois. Il m'inspire ce billet de blog. "Tout ce qui fut sera, pour peu qu'on s'en souvienne. En dormant mon passé que ne l'ai-je perdu". 


Il faut qu'on s'en souvienne, de ces heures heureuses, de ces personnes précieuses, de ces joies, de ces peines, de ces courses insensées en forêt, de ces fous rires, de ces découvertes. Il faut qu'on s'en souvienne de ces lieux perdus, de ces vacances lointaines, de ces gens disparus. C'est en se souvenant qu'on les fera vivre. C'est en se souvenant qu'elles palpitent encore, ces étoiles qui existent tant qu'on les admire, dans la nuit venue. 

"Tout ce qui fut sera, pour peu".

Il faut s'en souvenir, comme il faut lire. Lire ce que d'autres ont écrit : c'est raviver leur voix, c'est faire ressurgir leurs histoires. Je peux décider que ces images du passé ne sont pas des spectres sans parole, des fantômes insidieux, venus me hanter ; mais bien des alliées, des forces vives, des amies qui m'accompagnent.

On passe notre temps, sans même le savoir, à ressusciter des gens. Il suffit d'écouter la musique d'un artiste qui n'est plus. Il suffit d'ouvrir la malle d'un grenier, de parcourir un album. Il suffit de rêver. Il suffit de se prendre à penser, derrière la vitre du bus, à celui-ci, ou à celle-là.

Ressuscitons encore. Vivons. Réconcilions le passé fini et l'avenir incertain. Soyons conscients de ce que nous sommes, de ce que nous fûmes. Et nous serons ce que nous voulons être. Demain, et pour longtemps encore. Pour peu qu'on se souvienne de nous.

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