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Ce que les data disent de nous.


Pour quiconque s'intéresse un tant soit peu aux nouvelles technologies, la grande tendance de la deuxième décennie du XXIe siècle est clairement celle des data. Les appareils servent à prélever des informations sur notre façon de vivre, de marcher, de consommer, de courir, de dormir, et plus, si affinités

Du simple smartphone à la future montre connectée, en passant par les lunettes de Google ou les écouteurs d'Apple qui mesurent votre rythme cardiaque, l'enjeu pour les fabricants technologiques est  désormais de fournir aux utilisateurs des données sur leur quotidien (et de s'en servir, éventuellement, cela va sans dire).

Les données du problème

Ça me donne presque envie de me mettre sérieusement au footing, simplement pour pouvoir profiter pleinement des nombreux bracelets, ustensiles, casques, et autres accessoires dernier cri, mesurant ma progression au fil des mois, ma respiration, mes foulées, mon allure, ma forme physique globale, etc. 
Courir non pas par nécessité, par envie, par besoin, mais pour rester dans la course, justement. Ça devient quelque peu absurde, je vous le concède.

Oubliez le Cogito de Descartes ! "Je pense donc je suis", c'est so yesterday. Pensez-y, ça remonte au XVIIe siècle… Il faut vivre avec son temps, un peu. Aujourd'hui, ce n'est plus ce qu'on pense qui définit quoi que ce soit. C'est ce qu'on produit comme informations au cours de son existence.

"Je suis mesurable donc je suis”, en quelque sorte. Voilà. Je suis les données qui me représentent, et que je crée en permanence, de mon vivant. Je mesure 1 mètre 80, j'ai 543 amis sur Facebook, 5517 followers sur Twitter, je mange 5 fruits et légumes par jour, etc.

C'est ce qu'a très bien illustré Erwan Cario, dans un article de Libération :
J’ai 2 bras, 2 jambes, 1 tête, 10 doigts et autant d’orteils. Je pèse 84,2 kilos (+1,4% par rapport au mois précédent) et mesure 1,87 m (+ 0% par rapport à l’année précédente). IMC de 24, tout va bien. J’ai 10 à l’œil droit et 8,5 au gauche. J’ai un QI de 153 (ceci est une fiction) et je suis en train d’écrire un article d’environ 2 300 signes (espaces compris). J’ai dormi la nuit dernière 6 heures et 11 minutes, ce qui est très insuffisant (77% de mes besoins) mais mon réveil a été optimisé à 92% grâce à la détection des différentes phases de sommeil (4 cycles complets). Et la bonne qualité de l’air à 550 ppm a dû aider. J’ai ensuite bu 285 millilitres de café, soit 228 milligrammes de caféine (soit 57% de la dose quotidienne maximale conseillée). Mon brossage de dents n’a duré que 1 minute et 17 secondes, ce qui va encore me valoir une réprimande numérique.”.
Des data, des data, et encore des data. C'est le monde dans lequel nous vivons. Songez-y ! Il y a eu plus de données créées dans les trois dernières années que durant les 40 000 années précédentes.

Il faut en avoir conscience, et tenter de voir dans quelle mesure cela peut avoir des effets positifs, également. Dans le domaine de la santé, il y a des opportunités formidables, pour prévenir certains drames, par exemple.


Quoiqu'il en soit, tout cela me fait penser au texte de Raymond Queneau, dans Exercices de style, qui avait finalement déjà prévu - sans le savoir - l'évolution des choses.

Du numérique au numéraire

Souvenez-vous, Raymond Queneau prend une histoire simple, banale, et la décline ensuite de mille façons différentes.

L'histoire de base :

Un voyageur monte dans un bus, il remarque un jeune homme au long cou qui porte un chapeau bizarre entouré d'un galon tressé. Le jeune homme se dispute avec un passager qui lui reproche de lui marcher sur les pieds chaque fois que quelqu'un monte ou descend. Puis il va s'asseoir sur un siège inoccupé. 
Deux heures plus tard, le voyageur revoit le jeune homme devant la gare Saint-Lazare en grande conversation avec un ami qui lui conseille de faire remonter le bouton supérieur de son pardessus.

En version Big Data, ça donne ça :

À 12h17, dans un autobus de la ligne S, long de 10 mètres, large de 2,1, haut de 3,5, à 3 km 600 de son point de départ, alors qu'il était chargé de 48 personnes, à 12 h 17, un individu de sexe masculin, âgé de 27 ans 3 mois 8 jours, taille de 1 m 72 et pesant 65 kg et portant sur la tête un chapeau haut de 17 centimètres dont la calotte était entourée d'un ruban long de 35 centimètres, interpelle un homme âgé de 48 ans 4 mois 3 jours et de taille 1 m 68 et pesant 77 kg., au moyen de 14 mots dont l'énonciation dura 5 secondes et qui faisaient allusion à des déplacements involontaires de 15 à 20 millimètres. Il va ensuite s'asseoir à quelque 2 m 10 de là. 
118 minutes plus tard il se trouvait à 10 mètres de la gare Saint-Lazare, entrée banlieue, et se promenait de long en large sur un trajet de 30 mètres avec un camarade âgé de 28 ans, taille 1 m 70 et pesant 71 kg qui lui conseilla en 15 mots de déplacer de 5 centimètres, dans la direction du zénith, un bouton de 3 centimètres de diamètre.


Nous ne sommes pas - je crois - ce que les data disent de nous. Ce n'est qu'une façon de présenter les choses, une façon d'appréhender le monde, de comprendre comment les gens vivent leur vie. Par le prisme des données, on peut apprendre un certain nombre de choses. Mais les chiffres ne sont pas tout, et la connaissance numéraire est par essence limitée.

Nous sommes aussi - et surtout - des histoires. Notre existence est faite de détails de vie, qui, eux, sont naturellement in-quantifiables. Et qui en disent beaucoup plus sur ce que nous sommes.


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