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Ne jamais s'asseoir près de quelqu'un, dans le bus

C'est assez fascinant cette capacité humaine qui consiste à éviter tout contact avec autrui. Moi qui prend le bus quotidiennement, j'observe le même phénomène, jour après jour. Une personne entre, par la porte avant, valide son pass navigo, puis relève la tête et balaye du regard l'intérieur du véhicule. Le calcul cérébral qui s'opère alors répond toujours à la même logique : où se trouve la place la plus isolée ? 

Distance de sécurité

En une ou deux secondes, le choix est fait. 
C'est une forme de don. Les moins mathématiciens d'entre nous sont tout à fait capables de mesurer d'un simple regard l'espace entre chaque siège, la distance entre chaque passager, pour repérer la place idéale.

Le problème que pose l'instituteur à l'élève de CM2 ne devrait pas concerner le remplissage d'une baignoire - tout le monde s'en fout de ça, on voit bien que la baignoire est remplie, ou non. Non, ce qu'il faudrait, idéalement, c'est un énoncé de ce type : 

Paul entre dans le bus 21 à 8 heures 01, pour aller au boulot. Sachant qu'il y a 18 places au total, 15 personnes déjà installées, dont 3 descendront du véhicule à 8 heures 17 et 5 à 9h12, mais que 4 et 2 personnes monteront à ces heures dites dans le bus, à quelle heure Paul pourra-t-il s'asseoir et combien de temps aura-t-il la paix sur son siège, sans voisin immédiat ?”. 

Là, ce serait cohérent. Et puis les élèves auraient de meilleurs résultats puisqu'ils ont - comme tout humain - cette intuition primitive, cet instinct de survie qui les amène à trouver la solution au problème en quelques secondes à peine.
“Le voisin est un animal nuisible assez proche de l'homme”. Desproges
Le critère le plus important, dans un bus, pour l'écrasante majorité de nos semblables, ce n'est pas l'avant ou l'arrière, le chauffage dans les pieds, la proximité d'une fenêtre, le confort du siège, la place pour les jambes, ou le sens de la marche… Non, la priorité absolue, c'est la possibilité de se retrouver seul sur son siège.

Enfin seul

Cela peut se comprendre un peu, dans le métro. Quand on se retrouve soudain dans la foule confinée d'un RER, à douze au mètre carré,   l'éventualité d'une place libre devient une sorte de mirage divin. 
Il y a des degrés dans la proximité.


Mais en même temps, ce serait un peu déprimant, le métro, s'il n'y avait jamais personne. On déambulerait sans but, les arrêts seraient toujours stressants : aucune entrée, aucune sortie, donc parfaitement inutiles.

Peut-être faudra-t-il un jour que nous acceptions, collectivement, de vivre ensemble. De se sourire, de se remercier plus souvent, de se parler, même, pourquoi pas. Sans passer pour un fou. Sans que cela paraisse tout à fait incongru.

Échanger quelques mots. Ne pas se connecter via son mobile sur je-ne-sais-quelle plateforme communautaire pour communiquer. Lever simplement la tête, dans les transports en commun : car oui, en fin de compte, ils constituent le premier vrai réseau social.

Peut-être ne faut-il pas chercher plus loin.



Commentaires

  1. oui, c'est vrai. La communauté d’intérêt n'est plus aussi vivace que dans les villages du moyen-âge, on a maintenant les moyens d'un ''chacun pour soi''sans plus en pâtir au niveau personnel. Maintenant, on a le choix, on peut changer (de ville, de pays, de conjoint, de religion, de langues, de métier..)mais, je reste persuadée que le style de vie et de consommation imposés actuellement participe avec évidence de cette espèce de paranoïa sociale (reconnu comme effet des organisations sociétale actuelles)et que le délitement du lien social va de pair avec un individualisme qui finalement, a du bon aussi. On aime sa paix, on devient solitaire, indépendant, farouche. Mais ça n'empêchera jamais l'empathie, le grégarisme temporaire, la curiosité, la poésie. j'ai confiance en l'humain .. on a réussi à se débrouiller au néandertalien avec une espérance de vie de 24 ans et des couguars aux dents longues comme le bras, alors maintenant, de nouveaux équilibrismes se font jours. Et puis, il y a la démocratie, cette merveille fragile et perfectible dans laquelle nous évoluons et qui est tant dcriée. Ca, c'est tout de même une production non négligeable de ce progrès qui parfois fissure les liens. En tout cas, merci de ce beau texte !

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