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Tour d'horizon

Souvent, pour représenter une personne tournée vers l'avenir, on se figure quelqu'un qui fixe l'horizon. Face à la mer, les pieds dans le sable fin, les cheveux au vent, le regard plongé dans cet infini qui s'offre à perte de vue. C'est étrange, d'une certaine façon, puisqu'il est rare de voir quelque chose survenir à partir de cette ligne d'horizon. Si l'on regarde vers l'Est, éventuellement, on a une chance de voir apparaître le soleil au petit matin. Mais pour nous, Européens, qui sommes habitués à regarder vers l'ouest (c'est de ce côté-ci que se situe l'océan atlantique), nous pouvons attendre longtemps.

D'autant que dans certains cas, loin de correspondre à l'avenir, l'horizon symbolise justement ce qui ne vient pas. La femme du marin, qui patiente en vain sur le ponton déserté, en est l'image-même : “dis, quand reviendras-tu ? Dis, au moins le sais-tu, que tout le temps qui passe ne se rattrape guère… que tout le temps perdu ne se rattrape plus”. Elle est là, chaque jour, au même endroit, mais n'y croit plus. “Le printemps s'est enfui depuis longtemps déjà, craquent les feuilles mortes, brûlent les feux de bois. (…) Ton image me hante, je te parle tout bas. Et j'ai le mal d'amour, et j'ai le mal de toi”.

Point de fuite

Changer d'horizon, voilà l'expression qui justifie peut-être ce malentendu. En regardant vers cette ligne continue, cette dernière limite, on regarde aussi vers un autre possible. Vers un ailleurs
Le point de fuite porte ainsi très bien son nom. Il s'agit de s'échapper par l'imagination, de partir un beau jour, vers l'inconnu. D'entreprendre un voyage vers des contrées lointaines, aux charmes insoupçonnés.


De la même façon, lorsque l'on regarde vers l'avenir, on s'échappe de soi-même. On se projette, au sens propre. Après avoir été, on cherche à devenir. On s'imagine un autre, un idéal vers lequel tendre. C'est comme ça que je fonctionne, en tout cas. Ou comme ça que je fonctionnais, auparavant, beaucoup. Peut-être est-ce lié au fait que je suis, comme on dit, “le petit dernier de la famille”. J'ai eu des personnes avant moi pour esquisser des chemins, débroussailler un peu, m'ouvrir un passage. Des personnes pour me tracer un horizon, je pourrais dire.

Un arbre, au milieu de nulle part

Lorsque j'avais une dizaine d'années, il m'arrivait souvent, à la campagne, de rejoindre en vélo le plateau : une vaste étendue de champs qui offrait un très bel horizon. J'imagine que tout le monde a en tête ses propres lignes horizons, ces quelques lieux d'enfance inoubliables, qui correspondent à des moments de réflexion, de doute et de profonde mélancolie. 
Et détournant mes yeux de ce vide avenir, en moi-même je vois tout le passé grandir”. Guillaume Apollinaire
À cet endroit, au beau milieu de tous ces champs, il y avait un arbre. Un seul arbre, qui venait briser l'horizontalité du lieu. Il va de soi que c'est là que je venais.
Je déposais mon vélo, et m'asseyais sur une pierre, au pied de cet arbre. Là, je restais parfois des heures.

Il y a un autre lieu de mon enfance, ou de mon adolescence, que je n'oublie pas. C'est ce que l'on appelait “Les Rochers du pêcheur”. C'était en Bretagne, au Pouliguen. Là aussi je pouvais rester de longs moments, à regarder la mer, qui s'étendait vers le lointain. On sous-estime parfois l'importance des lieux dans la construction d'un individu. Ces lieux “à part”, dont parle très bien Michel Foucault.

Horizons intérieurs


Ne pas avoir d'horizon, selon le sens commun, c'est ne pas avoir d'avenir. Heureusement, j'ai mes horizons, pour moi. Je veux dire par là que je les ai en permanence avec moi. Je me souviens de certaines chansons, comme “Never on Sunday” écoutées dans ces lieux qui ont tant d'importance à mes yeux. À chaque nouvelle écoute, j'y suis de nouveau.


Par ailleurs, il n'est pas absolument nécessaire d'avoir un espace libre devant soi pour se plonger dans un état mélancolique, ou pour rêver d'un avenir prometteur. Il suffit parfois de poser la tête sur le bord d'une fenêtre, dans une voiture, dans un train, dans un bus.

Enfin, pour profiter pleinement de ses horizons intérieurs, il faut aussi peut-être savoir fermer les yeux, tout simplement. “Si l'homme parfois ne fermait pas souverainement les yeux, écrivait en effet René Char, il finirait par ne plus voir ce qui vaut d'être regardé”.

Bonne nuit.


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