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Contacts amoureux

Il y a des moments de la vie où l'on ouvre un livre, au hasard, et l'on tombe sur un fragment de texte qui correspond parfaitement à une situation vécue. Il y a même des livres qui semblent contenir à chaque page des fragments de ce type. Cet ouvrage de Roland Barthes en fait partie. 
Page 81, il évoque génialement les contacts amoureux : ces premiers instants où l'on frôle la personne que l'on aime, subrepticement, avec tout ce que cela engendre. Comme Romain Duris dans Les Poupées russes, oui, voilà.

CONTACTS. La figure réfère à tout discours intérieur suscité par un contact furtif avec le corps (et plus précisément la peau) de l'être désiré. 

Par mégarde, le doigt de Werther touche le doigt de Charlotte, leurs pieds sous la table se rencontrent. Werther pourrait s’abstraire du sens de ces hasards ; il pourrait se concentrer corporellement sur ces faibles zones de contact et jouir de ce morceau de doigt ou de pied inerte, d’une façon fétichiste, sans s’inquiéter de la réponse (comme Dieu - c’est son étymologie -, le Fétiche ne répond pas). Mais précisément, Werther n’est pas pervers, il est amoureux : il crée du sens , toujours, partout, de rien, et c’est le sens qui le fait frissonner : il est dans le brasier du sens. Tout contact pour l’amoureux, pose la question de la réponse : il est demandé à la peau de répondre.

(Pressions de mains - immense dossier romanesque -, geste ténu à l’intérieur de la paume, genou qui ne s’écarte pas, bras étendu, comme si de rien n’était, le long d’un dossier de canapé et sur lequel la tête de l’autre vient peu à peu reposer, c’est la région paradisiaque des signes subtils et clandestins : comme une fête, non des sens, mais du sens.)

(…)

Le sens (le destin) électrise ma main ; je vais déchirer le corps opaque de l'autre, l'obliger (soit qu'il réponde, soit qu'il se retire ou laisse aller) à entrer dans le jeu du sens : je vais le faire parler. Dans le champ amoureux, il n'y a pas d'acting-out : nulle pulsion, peut-être même nul plaisir, rien que des signes, une activité éperdue de parole : mettre en place, à chaque occasion furtive, le système (le paradigme) de la demande et de la réponse”.

Je lis ces lignes, et je repense à Fécamp, et je repense à ces cafés parisiens où je croisais les mains de Julie, sous la table, l'instant d'une seconde, avant qu'on ne se lève pour rejoindre un cours de lettres, de latin ou de philosophie. C'est étrange comme on n'oublie jamais ces contacts éphémères, ces regards surpris, ces frissons soudains. 

Voilà peut-être les souvenirs que l'on conserve le plus longtemps. Ainsi, ce sont les moments les plus brefs, les plus légers, les plus secrets, qui sont aussi les plus éternels.
Cela vient peut-être de l'inquiétude qu'ils suscitent. Est-ce réel ? Vient-elle de répondre à mon geste ? Si oui, avec quelle discrétion elle a su me le faire comprendre ! Peut-être que j'imagine tout, que je me méprends. Ce serait terrible. Peut-être que c'est effectivement ce qui se passe. Peut-être que l'effleurement de ma main n'était pas anodin. Je ne le sais pas. Je ne peux pas le savoir. Mais je l'espère tant.

Ce que j'aime par-dessus tout, dans ces moments, c'est qu'ils réinventent l'avenir. Ils changent la donne :
Parfois on regarde les choses telles qu'elles sont en se demandant pourquoi. Parfois on les regarde telles qu'elles pourraient être en se disant pourquoi pas ?


Commentaires

Maud a dit…
Joli texte.
Mais alors, que nous dirait Barthes sur le virtuel ? Sur ces premiers contacts non charnels, asynchrones la plupart du temps, et qui sont également dans le jeu du sens - d'une autre manière. Je ne pense pas au poke, bien sûr, mais il y aurait matière à penser le 'entre les lignes' du DM, la communication in game d'un MMORPG, le F5 du clavier pour adoucir l'attente fiévreuse d'une réponse... bref tous ces nouveaux contacts qui, j'en conviens, n'engendrent pas ce même discours intérieur que le "peau contre peau", mais un autre type de grammaire - à creuser ?
Basile a dit…
Merci.
C'est là que je prends conscience que j'ai des geeks (et geekettes) dans mes lecteurs ! :) Barthes est mort un peu trop tôt pour se poser les questions que tu soulèves, mais il aurait eu bcp de choses à dire, j'en suis sûr. Le système demande/réponse dont il parle convient tout à fait aux messages électroniques, à l'attente (dont il parle très bien aussi, dans le même ouvrage) suscitée par ces conversations virtuelles. Tu as raison, donc. Merci pour ce commentaire.

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