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Le temps de la crise perpétuelle

C’était il y a trois ans. Tout le monde évoquait la crise économique, la plus importante depuis ce jeudi noir de 1929 qui nous semblait pourtant si loin. On découvrait d’un seul coup ce qu’étaient les subprimes, on suivait ce séisme financier et on demeurait incrédule, sans savoir très bien à quoi s’attendre désormais. La “grande crise économique”, jusque là recouverte de la poussière de l’Histoire, redevenait présente, imminente, et toute aussi violente – à en croire les avis des spécialistes et autres commentateurs.
Toutes les rédactions journalistiques se mettaient à réviser leurs connaissances économiques, tant bien que mal d’ailleurs. L’enjeu était de taille : il fallait être à la hauteur – autant que possible – de l’attente des lecteurs/téléspectateurs qui cherchaient à comprendre quelque chose à tout ça. 
Toute crise a pour caractéristique de faire couler de l’encre.

État critique permanent

Ce qui était particulier, c’est qu’on pensait savoir ce qu’était une crise. Étant né après les trente glorieuses, j’ai toujours vécu dans un monde en crise. L’État, l’école, l’hôpital, la sécurité, l’économie, la presse, la musique, semblaient traverser une crise perpétuelle. À en croire les essais publiés dans les librairies, à lire l’ensemble des journaux abordant ces questions, à suivre les innombrables émissions de télévision dédiées à ces sujets, tout allait toujours de mal en pis. Rien n’y faisait. Le monde était condamné à être en décadence.
On finissait par ne même plus se rendre compte de cette absurdité : un état de crise permanent n’a pas de sens. Une crise continue est un oxymore grossier. C’est comme si l’on parlait d’une anomalie coutumière. Par définition, la crise ne peut être que momentanée, limitée dans le temps. Mais ça, tout le monde l'oubliait.
Certains tiraient profit de cette situation. Les déclinistes, en particulier. 
Tous les pessimistes pouvaient en effet s’en donner à cœur joie – à cœur tristesse, devrais-je dire. On les écoutait, brusquement. On leur accordait du crédit. C'était pour eux inespéré ! Ils pouvaient partager avec tout le monde leurs craintes les plus improbables, s’alarmer de l’état désastreux dans lequel le pays se trouvait, divulguer leurs peurs les plus tenaces, déverser leurs névroses sur les plateaux de télévision. En répétant, à l’envi, et avec beaucoup de mauvaise foi bien sûr : “si vous saviez comme j’aimerais avoir tort”.

Rien ne va plus

Ce n’est pas évident d’avoir confiance en l’avenir, avec ce genre de pronostics, quand on appartient à la “nouvelle génération”. Et pourtant, on s’étonnait encore que la jeunesse soit aussi pessimiste en France. Les études qui paraissaient sur la question interpellaient ces mêmes commentateurs, et leur donnaient de nouveaux ingrédients pour nous désespérer un peu plus.
Mais, un jour, la crise permanente a fait place à une crise soudaine, brutale, imprévisible. Une vraie crise, en somme.
De ce point de vue là, la faillite de Lehman Brothers a eu cet avantage - relatif, je le concède - de remettre les pendules à l’heure.  Cette fois, c’était pour de vrai.  La Crise, avec un grand “C”, venait de nous frapper. On ne rigolait plus. Il fallait agir, et vite. Pour éviter le pire.

Grâce à cette réaction collective, nous en sommes d’abord sortis.
Mais nous retrouvons ce même climat aujourd’hui. De nouveau, les déclinistes sortent du placard. De nouveau, ils s’en donnent à cœur-tristesse. De nouveau, ils prédisent le pire, en espérant secrètement qu’il se réalise, pour leur donner raison. Il suffit de lire Nicolas Baverez, dans Le Monde, aujourd’hui  : 
La France cumule une dette publique de 85 % et un déficit de 5,7 % du PIB - le plus élevé après les Etats-Unis et le Royaume-Uni -, le record des dépenses (56 % du PIB) et des recettes publiques (47 % du PIB). Cette situation est appelée à se dégrader en raison des pertes constatées sur les aides à la Grèce (8 milliards aujourd'hui) et surtout de la dégradation de l'économie, caractérisée par une croissance molle autour de 1,5 %, un chômage touchant 10 % de la population active et un déficit de la balance commerciale atteignant 75 milliards d'euros. Par ailleurs, la dette française présente une vulnérabilité particulière du fait de son financement à très court terme et de sa détention à 70 % par des investisseurs internationaux. Enfin, la divergence économique et sociale avec Berlin sape la crédibilité du couple franco-allemand, qui a longtemps joué en faveur de la notation française. Le pseudo-plan de réduction du déficit témoigne de l'absence de prise de conscience de la gravité de la situation.
Vis ma vie de décliniste

Je me demande comment se passe la vie quotidienne d'un décliniste. J'aime me la figurer. Il se lève le matin, constate dans le miroir de sa salle de bain trop petite que sa mine fatiguée ne présage rien de bon pour la journée maussade qui s'annonce, qu'il n'est sans doute qu'à 45% de sa vitalité optimale après une nuit trop courte, qu'il vieillit, comme l'indiquent les rides sur son front, les cernes sous ses yeux. Il compare sans doute sa femme tout aussi fatiguée ce matin là à quelques belles scandinaves qu'il a vu sur telle ou telle affiche publicitaire, la veille (de la même façon qu'il compare à longueur de temps la société française aux sociétés du Nord de l'Europe). Bien entendu, il n'a pas d'enfants. Il mange une tartine de pain sec en écoutant Marine Le Pen à la radio. Constate que les travaux de son appartement n'avancent pas. Vient ensuite l'heure d'aller au travail. Il prend sa voiture, relève l'augmentation du prix de l'essence, se retrouve dans un embouteillage et s'en contente très bien, car tout ce qui est désagréable vient apporter de l'eau à son moulin anxiogène. Il arrive à destination : note sur une fiche quelques mauvaises nouvelles glanées ici ou là. Décroche son téléphone : s'entretient avec quelques journalistes qui l'écoutent à peine. Retourne chez lui pour se coucher de bonne heure, tout en sachant pertinemment qu'il aura la même mine dévastée le lendemain, au réveil.

L'avenir est à réinventer

Il ne faut pas laisser le monde aux pessimistes. La nuit, “ils regardent l'ombre, et l'ombre, et l'ombre encor” au lieu de “contempler les étoiles”. Ils pensent que prédire le pire est la meilleure façon de se préparer à l'avenir. Il ne faut pas leur donner raison. Il est essentiel d'agir, de construire, de chercher des solutions, d'espérer. Les crises existent, bien entendu. Mais il faut sortir une fois pour toute de cet état de crise permanent. Quand nous verrons le bout du tunnel, que l'économie repartira, il faudra changer d'état d'esprit. Il en va de notre responsabilité collective. Constater les problèmes persistants, bien entendu, chercher à les régler par tous les moyens, consolider les bases, colmater les brèches, c'est certain ; mais cesser, enfin, d'écouter ceux qui se lamentent sans cesse.

Qu'ils restent dans leur salle de bain !

Commentaires

  1. Merci Basile.......
    La crise passera.
    Tout passe,
    Tout lasse,
    Tout casse.......
    Je ne serai bientot qu'une carcasse.....
    et le monde aussi.
    I love the way you write!!!!!

    Mavone

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