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Plus rien ne part en fumée


J'ai fait un peu de latin dans ma vie. Quelques années au collège, puis en classe prépa. Je ne me souviens pas de tout, et il me faudrait sans doute pas mal de temps, et beaucoup de travail, pour retrouver un niveau convenable. En revanche, je n'oublierai jamais certaines formules, apprises par cœur, et souvent assez connues d'ailleurs.
• Contra factum, non datur argumentum. Contre un fait, il n'est pas d'argument possible
• Dum loquor, hora fugit. Pendant que je parle, les heures passent
• Pituita me tenet. J'ai un rhume (littéralement : un rhume me tient).
• Dura lex, sed lex. La loi est dure, mais c'est la loi.

Au plus loin que je me souvienne, la première locution latine qui s'est inscrite dans ma mémoire est celle-ci : Verba volant, scripta manent (les paroles s'envolent ; les écrits restent). 

Pendant plusieurs années, cette phrase me revenait régulièrement. Je trouvais qu'elle sonnait particulièrement juste. La parole libre, libérée, qui s'échappe, qui n'est pas retenue. Face aux écrits ancrés, marqués, qu'on ne peut nier, et dont on ne peut se défausser. Les paroles insouciantes, qui disparaissent aussitôt qu'elles sont dites. Face aux écrits indélébiles, à jamais mémorisés, sauvegardés, conservés, numérisés. Les contes (que l'on raconte) face aux légendes (étymologiquement, legendace qui doit être lu). 

Quand j'y pense aujourd'hui, je me dis que cette distinction mérite quelques nuances. Certaines paroles traversent les siècles ; certaines histoires, certains proverbes, sont transmis oralement de générations en générations. Et inversement, les écrits partent parfois en fumée, littéralement. Il suffit de se souvenir de l'incendie de la Grande Bibliothèque d'Alexandrie, qui a fait disparaître tant d'œuvres littéraires, tant de manuscrits, tant d'ouvrages philosophiques.

Surtout, depuis quelques années, les paroles se font écrits. Le forum de discussion est aujourd'hui un espace d'écriture. Et qu'est-ce qu'un tweet si ce n'est une parole lâchée, et transmise instantanément. On est beaucoup plus proche du langage parlé que de la langue écrite. Les plates-formes de vidéo se multiplient, les espaces de conversations aussi.
Avec le cloud computing, plus rien ne part en fumée. Tout ce qui constitue des data (encore un mot latin), des données, peut désormais être enregistré. Et l'est de fait. Tout ce qui se passe sur Facebook, ou sur Google, est sauvegardé quelque part. Une mémoire collective presque infaillible. Tout est stocké dans les nuages

Les paroles ne s'envolent plus. Elles restent elles aussi. 
Verba scriptaque manent.



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