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cold war

La nuit vient tout juste de tomber. Je suis dans mon lit. Un moustique impatient est venu tourner près de mon oreille. Je n'ai pas voulu lui donner un faux espoir. J'ai attrapé dans le noir un livre - assez fin - de ma bibliothèque ; et voilà le corps de cet insecte de malheur écrasé sur la couverture de la guerre froide de Stanislas Jeannesson. Assez symbolique. La guerre que je mène depuis mon enfance, chaque été, contre ces monstrueux moustiques qui doivent trouver ma peau sucrée pour tant la convoiter, cette guerre est bien une guerre froide, faite de patience, de provocation, de tension, de silence, de persévérance, et d'intimidation. 
J'ai l'illusion que la nuit qui s'annonce va être calme, du coup, mais rien ne dit que douze congénères moins téméraires - ou plus sages - ne sont pas tapis quelque part, dans l'ombre, attendant le bon moment pour virevolter au-dessus de mon corps endormi. Et piquer enfin, pour boire ce sang sans lequel ils ne pourront jamais se reproduire. 
Je hais les moustiques. Ce n'est pas une phrase très profonde, je sais. Mais c'est terriblement vrai. Je n'ai pas peur de ces insectes, même si je reconnais chez eux une certaine intelligence, un art du combat, une capacité à élaborer des stratégies, consistant par exemple à disparaître un instant, pour revenir une fois la lumière éteinte, et prendre par surprise leur proie dont la taille est dix mille fois plus importante que la leur. Pas de peur, non, mais une tenace hostilité.
Les nuits passées à combattre les moustiques sont autant de Rivages des Syrtes, où j'attendais des heures durant l'arrivée redoutée, à la fois imprévisible et inévitable, de cet ennemi de toujours. Je me souviens de Julie, allongée sur le lit, en Grèce, le visage serein, plongée dans un sommeil profond. Et moi, debout, guettant le moindre petit point volant avec une vigilance improbable, une tongue à la main. Cette nuit là, je crois même que Julie m'avait servie d'appât.

La vie n'est pas simple. Oui, je délaisse un peu le sujet des moustiques, et la rupture est un peu brutale. Mais c'est tout aussi vrai. Et c'est ce que je ressens vivement ces jours-ci. Que de complexité dans la vie, dans le monde, dans la pensée.
Il faut savoir se tenir au difficile. Accepter le caractère désordonné, problématique, paradoxal, insaisissable de la vie. Reconnaître ce vrac, ce grand foutoir, et chercher à y voir un peu plus clair, en démêlant les fils, en avançant certaines pièces sur l'échiquier. Tout en prenant garde de ne pas se laisser prendre par une pièce adverse. Le jeu d'échecs. Encore un lien avec la guerre froide. Bobby Fischer. Et plus tard Anatoli Karpov et Garry Kasparov. Un jeu génial dans sa complexité. Un jeu ayant pris une teneur symbolique, idéologique, mais qui gagne à être joué sans enjeu véritable, comme c'est le cas au jardin du luxembourg, près du Sénat, sur la gauche, où d'éternels joueurs s'affrontent pour le plaisir, quelque soit le jour, le mois ou l'année.

J'ai parfois le sentiment que deux joueurs d'échecs s'affrontent dans mon esprit. Deux sentiments antinomiques. M'interdisant de prendre une décision raisonnable. Paralysant mon action. À vouloir trop anticiper les coups, trop prévoir, on se trouve enfermé dans une partie sans fin, où plus aucun joueur n'ose avancer son pion. “Que de choses il faut ignorer pour agir”, écrivait Paul Valéry. Et Jean Rostand : “Attendre d'en savoir assez pour agir en toute lumière, c'est se condamner à l'inaction”. Voilà de belles citations, que je vais tenter de me répéter le plus souvent possible. 

Commentaires

Catherine Hardy a dit…
"J'aime les gens qui doutent. Les gens qui trop écoutent. Leur coeur se balancer. J'aime les gens qui disent. Et qui se contredisent. Et sans se dénoncer ..." Anne Sylvestre

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