Quand finit l'indifférence

Je n'ai aucune idée de ce qui va être écrit dans ce billet à l'instant où je commence cette phrase. Je n'ai pas envie cette fois de me poser trop de questions. On peut tout à fait écrire ce qui vient, tel quel, sans travail, sans fioritures, sans dentelles. L'inconscient décide pour nous ce qui viendra se figer sur la feuille blanche. L'idée jaillit sans qu'on sache très bien pourquoi.

Spotify m'a envoyé une notification cette semaine, pour me pousser un nouveau podcast. Un podcast sur Gainsbourg, en plusieurs épisodes. J'aime bien Gainsbourg. Et j'aime bien les podcasts. Je l'ai donc écouté sans plus attendre, sur mon trajet entre mon bureau et mon domicile. Il faisait particulièrement beau, je rentrais à pied. Cheveux ébouriffés, les poings dans les poches, les écouteurs dans les oreilles.

C'était intéressant. J'ai découvert ce que j'ignorais : Gainsbourg a peiné pour percer. Genre vraiment. Il a enchaîné les bides. Année après année, il sortait des albums et ceux-ci ne se vendaient pas. Les disques n'étaient achetés que par quelques fidèles. Vous êtes peut-être plus nombreux à me lire ici qu'il n'y avait de personnes pour écouter ses chansons à l'époque.

Pourtant, et c'est bien là ce qui m'a étonné, les chansons en elles-mêmes étaient déjà celles qui allaient devenir des tubes quelques années plus tard. Je veux dire par là que ce n'étaient pas des brouillons, des premières esquisses sonores bancales ; c'était déjà La Chanson de Prévert ou encore La Javanaise. Ces musiques étaient déjà les mêmes. Ces mots étaient déjà ceux qui ont pourtant séduit immédiatement mes oreilles, la première fois que je les ai entendus. 


Je me souviens d'être en voiture, à l'arrière, sur une route, dans le Nord de l'Italie. Je dois avoir quinze ou seize ans. Je regarde par la vitre et j'entends ces paroles : "et chaque fois, les feuilles mortes te rappellent à mon souvenir. Jour après jour, les amours mortes n'en finissent pas de mourir". Chaque mot me touche, me transporte. Je n'ai pas encore vécu tout cela. Mais c'est la vie-même qui vient en écho se livrer à mon écoute. C'est mon éducation sentimentale. "Avec d'autres bien sûr je m'abandonne, mais leur chanson est monotone… et peu à peu je m'indiffère. À cela il n'est rien à faire". 

Il est donc possible d'écrire de pareils chefs d'œuvre et de demeurer dans l'ombre, dans l'oubli, dans le silence, pendant plusieurs années. Sans le concours des circonstances, sans le hasard de sa destinée, peut-être Gainsbourg serait-il resté inconnu. Peut-être y a-t-il de nombreux Gainsbourg encore ignorés, morts peut-être sans qu'on ait pris le temps de les écouter. 

J'ai moi-même eu la chance de découvrir l'œuvre d'un grand poète, d'un grand écrivain, qui est assez connu mais pas du plus grand nombre encore : Victor Segalen. Mon arrière-grand-père, mort il y a cent ans, tout juste. Si je n'avais pas porté son nom, peut-être serais-je passé à côté de ses écrits, de ses poèmes, de son existence-même. Et peut-être allez-vous le découvrir vous-mêmes aujourd'hui (si c'est le cas, je vous recommande un autre podcast de cette semaine, de France Culture cette fois, qui lui est consacré). 

J'aime l'idée qu'on puisse faire de grandes choses et demeurer inconnu du plus grand nombre. En un sens, c'est peut-être rassurant. Et ça ouvre également de belles perspectives. Car il y a peut-être à découvrir, en flânant dans une librairie, ou sur Internet, de nouvelles perles jusqu'ici ignorées.

© illustration : instagram.

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