L'ombre d'un doute

Les doutes sont, selon Albert Camus, “ce que nous avons de plus intime”. Je ne sais pas très bien si j'ai de nombreux doutes aujourd'hui. Je suis plutôt serein, plutôt confiant, je n'ai pas tellement de regrets. Et pourtant, les chances sont grandes pour que l'ombre d'un doute plane quelque part. Le doute n'est jamais totalement absent. Et il ne surgit pas toujours quand on l'attend.

Tous doutent, sans doute

À ce propos, j'aime l'idée que les plus grands professionnels, les plus aguerris, doutent encore. J'aime penser aux experts des médias sociaux qui attendent avec inquiétude de savoir si leur dernier article va être repris. Aux plus grands publicitaires qui craignent toujours que leur dernière campagne ne soit un four. Aux responsables politiques qui tremblent en observant l'évolution des sondages. 
La seule certitude que j'ai, c'est d'être dans le doute” Pierre Desproges
Le doute est de ce point de vue salutaire. Il apporte avec lui une forme d'humilité et de prudence, qui sont deux grandes vertus. Savoir douter, c'est savoir remettre en question certains faits établis. C'est s'aventurer en sous-bois, expérimenter, prendre des risques. S'interroger. Réfléchir. Déstabiliser les idoles. Refuser de se contenter de ses préjugés.
We want the facts to fit the preconceptions. When they don't, it's easier to ignore the facts than to change the preconceptions”. J. West
Cela n'est pas toujours évident. Il est plus facile de croire que l'on a raison, que rien n'est à reconsidérer. Le doute est un état de mal-être, l'état de l'inconfort par excellence. Un état passager, aussi, a priori.


Lorsqu'il devient permanent, le doute s'apparente à la folie. Douter de tout, c'est ne croire en rien, ni en personne. C'est se retirer du monde, et nier toutes les choses qui ont été créées par tous ces autres hommes qui nous ont précédé. Ce long cortège d'inventeurs, de constructeurs, de savants et d'architectes. Comme le souligne très bien Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, “si l'homme était forcé de se prouver à lui-même toutes les vérités dont il se sert chaque jour, il n'en finirait point ; il s'épuiserait en démonstrations préliminaires sans avancer”.

Et plus loin : “comme il n'a pas le temps, à cause du court espace de sa vie, ni la faculté, à cause des bornes de son esprit, d'en agir ainsi, il en est réduit à tenir pour assurés une foule de faits et d'opinions qu'il n'a pas eu ni le loisir ni le pouvoir d'examiner et de vérifier par lui-même, mais que de plus habiles ont trouvés ou que la foule adopte”. Conclusion : c'est sur ce premier fondement qu'il élève lui-même l'édifice de ses propres pensées.

Ôte-moi d'un doute

Il est impératif de faire confiance aux hommes. Quand je monte dans un avion, j'accorde implicitement mon crédit aux ingénieurs qui ont élaboré cette machine infernale. Je me fis en eux. Il en va de même quand j'emprunte un pont pour traverser la Seine. Quand j'entre dans un ascenseur. Je n'ai dans chacun de ces cas aucune raison de douter a priori

Le doute incessant est une folie. Comme le dit avec exactitude le philosophe Ludwig Wittgenstein, “ma vie consiste en ce qu'il y a beaucoup de choses que je me contente d'accepter”. Le doute conduit à l'absurde. “Il appartient à la logique de nos investigations scientifiques que certaines choses ne soient en fait pas mises en doute”, écrit-il. Ou encore “Un doute qui mettrait tout en doute ne serait pas un doute”.  De fait, toute théorie de complot, quelque soit le sujet initial, naît d'un doute qui se veut plus ou moins “légitime”. Ou qui joue avec cette prétendue légitimité : “Permettez-moi de douter”.

Le doute présuppose la certitude”. Sur ce point, il est difficile de ne pas s'accorder avec Wittgenstein. Qui, si l'on en croit cette photographie, devait douter de temps en temps, quand même :


La propagation du doute

Le doute peut conduire au pire. Il faut s'en méfier, tout en l'acceptant, c'est à dire en admettant que certaines choses nous échappent, même lorsque nos raisonnements semblent parfaitement fondés. Le danger du doute est qu'il se communique facilement. Nadine Fresco le soutenait avec intelligence dans une conférence donnée à l'ENS. Insuffler le doute est beaucoup plus simple que de convaincre quelqu'un d'une certitude.
Alors s'assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse” Alfred de Musset
La jeunesse doit être l'âge de la quiétude, de l'optimisme, de la confiance. Mais aussi l'âge de l'imaginaire, de la déraison, du renouveau. 

L'avenir soulève toujours des doutes. Aussi faut-il le réinventer. Ne pas subir les inquiétudes, ne pas céder au déclinisme, ne pas le fuir ni se réfugier dans le passé. Mais être résolument tourné vers ce qui advient et ce qui vient. C'est-à-dire suivre Woody Allen, lorsqu'il proclame : “Je m'intéresse à l'avenir car c'est là que j'ai décidé de passer le restant de mes jours”.


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