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Laisse béton

Un long week-end se profile ce soir. Je suis déjà chez moi, tranquille, attendant qu'Adrien me rappelle. J'erre un peu sur les sites d'informations, comme ça, pour voir comment va le monde. J'apprends que BP semble avoir trouvé une solution à cette marée noire gigantesque - plus de quatre millions de barils de pétrole déversés dans l'Océan. Je découvre avec surprise que la vache folle "disparaît enfin d'Europe" (LeMonde) : je pensais que cela faisait dix ans qu'elle n'était plus d'actualité. Comme quoi. J'apprends également qu'un braqueur de casino a été abattu par la police près de Grenoble. Je l'imagine, préparant son coup, observant les tables et tout cet argent en circulation, dessinant les plans du projet qui vient d'aboutir à sa mort. Je pense à la chanson de Renaud Les Charognards (“Il est deux heures du mat'/Le braquage a foiré/J'ai une balle dans le ventre/une autre dans le poumon/J'ai vécu à Sarcelles/J'crève aux Champs Elysées”). Je note qu'il y a désormais cinq milliards d'abonnés au mobile dans le monde. Je suis heureux d'apprendre qu'Obama a de nouveau réussi à faire passer une réforme aussi importante que celle de Wall Street. Je pense à la série The West Wing, où la joie des démocrates est bien retranscrite pour ce type de victoire politique.
Et puis je laisse un peu mon ordinateur. Je descends, je me fais un café, et je lis Le Roman inachevé, d'Aragon. Je tombe sur cette page.

“Tu m'as trouvé comme un caillou que l'on ramasse sur la plage
Comme un bizarre objet perdu dont nul ne peut dire l'usage
Comme l'algue sur un sextant qu'échoue à terre la marée
Comme à la fenêtre un brouillard qui ne demande qu'à entrer
Comme le désordre d'une chambre d'hôtel qu'on n'a pas faite
Un lendemain de carrefour dans les papiers gras de la fête
Un voyageur sans billet assis sur le marchepied du train
Un ruisseau dans leur champ détourné par les mauvais riverains
Une bête des bois que les autos ont prise dans leurs phares
Comme un veilleur de nuit qui s'en revient dans le matin blafard
Comme un rêve mal dissipé dans l'ombre noir des prisons
Comme l'affolement d'un oiseau fourvoyé dans la maison
Comme au doigt de l'amant trahi la marque rouge d'une bague
Une voiture abandonnée au beau milieu d'un terrain vague
Comme une lettre déchirée éparpillée au vent des rues
Comme le hâle sur les mains qu'a laissé l'été disparu
Comme le regard égaré de l'être qui voit qu'il s'égare
Comme les bagages laissés en souffrance dans une gare
Comme une porte quelque part ou peut-être un volet qui bat
Le sillon pareil du cœur et de l'arbre où la foudre tomba
Une pierre au bord de la route en souvenir de quelque chose
Un mal qui n'en finit pas plus que la couleur des ecchymoses
Comme au loin sur la mer la sirène inutile d'un bateau
Comme longtemps après dans la chair la mémoire du couteau
Comme le cheval échappé qui boit l'eau sale d'une mare
Comme un oreiller dévasté par une nuit de cauchemars
Comme une injure au soleil avec de la paille dans les yeux
Comme la colère à revoir que rien n'a changé sous les cieux
Tu m'as trouvé dans la nuit comme une parole irréparable
Comme un vagabond pour dormir qui s'était couché dans l'étable
Comme un chien qui porte un collier aux initiales d'autrui
Un homme des jours d'autrefois empli de fureur et de bruit”

Je me dis que je suis décidément heureux aujourd'hui. Loin d'être ce “cheval qui boit l'eau sale d'une mare”. Loin de ce personnage de Renaud qui meurt dans son sang, seul sur la plus belle avenue du monde, entouré de quelques passants qui le méprisent. Loin de cet autre moi, au lendemain de mon accident à Barcelone, il y a trois ans déjà (déjà ?). Loin d'être insatisfait au fond. Heureux d'avoir vingt quatre ans dans une semaine. Heureux d'être en week-end, pleinement. 


Commentaires

  1. C'est bien ! Je t'embrasse, heureux que tu sois heureux, etc.

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  2. Quatre ans, pour Barcelone. C'était en 2006. J'ai les photos.

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