Suivez votre intuition

Les affiches ont été placardées pendant plusieurs semaines, dans les rues, sur les façades des immeubles, sur les piliers des ponts enjambant les autoroutes. Je ne pouvais m'empêcher de me demander qui pouvait bien trouver la motivation nécessaire pour coller de telles affiches pour un tel candidat, présentant si peu de chances de réussite, dans des endroits parfois aussi difficiles d'accès. Une telle abnégation pour Asselineau était pour le moins fascinante.

Toujours est-il que le message était bien lisible, en lettres blanches et majuscules : suivez votre intuition. L'injonction ne semblait pas correspondre une seconde à la bouille du bonhomme, en costume, qui la surplombait. 

Si je cherche à me représenter ce que m'inspirent les mots "suivez votre intuition", les images qui me viennent à l'esprit sont assez différentes : je pense au courage d'un baiser héroïque et soudain un soir de printemps, sous une pluie chaude, lors d'une soirée inattendue. Je vois un entrepreneur audacieux qui décide de tout plaquer pour donner une chance à son projet. Je me représente une artiste brusquement inspirée qui se retrouve embarquée dans une pulsion créatrice, le pinceau dans une main, la palette multicolore dans l'autre, dans la chambre de bonne du dernier étage d'un immeuble parisien. En tout cas, ce que je ne vois pas, c'est un homme d'une soixantaine d'années en costume triste et à l'air patibulaire, figé face à l'objectif.
“Have the courage to follow your heart and intuition. They somehow already know what you truly want to become. Everything else is secondary.” Steve Jobs
"Faut-il suivre son intuition ?" On dirait un sujet de philo au baccalauréat. Il faudrait commencer par définir les termes du sujet. Le mot provient du latin intuitio et contient l'idée d'un mouvement ("in" (de l'intérieur) "tui" (jaillit) "tio" (vers l'extérieur)). L'intuition jaillit, s'impose, immédiatement. Comme une idée, une pensée venue d'on-ne-sait-où. Un pressentiment qui apparaît, et qu'on a envie de prendre en compte.

Je me souviens d'une interview du champion du monde d'Échecs, Magnus Carlsen, qui parlait de l'intuition. Il disait que le premier coup qui lui venait à l'esprit - que l'intuition l'amenait à jouer a priori - était presque toujours celui qu'il finissait par jouer effectivement, après avoir pris le temps de refaire tous les calculs nécessaires dans sa tête.

Suivre son intuition a l'avantage de libérer la conscience ; ne plus faire et refaire des calculs infinis, ne plus peser le pour et le contre, ne plus réfléchir aux conséquences potentielles, simplement y aller, tenter le coup, en un mot comme en cent : oser.

Au mieux, ça fonctionnera. Au pire, on dira que c'était audacieux. Et en un sens inévitable, puisque ça découlait de l'impérieuse injonction de l'intuition.

© illustration photo Behance 

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