Savez-vous ce qu'est un kakemphaton ?


Cultivons-nous un peu, si vous le voulez bien. Nous passons nos journées à nous stalker les uns les autres, à regarder des photos, à suivre l'actualité, à tel point que nous finissons par oublier d'apprendre. C'est important, pourtant, d'apprendre.

Savez-vous, par exemple, ce qu'est un kakemphaton ? Je présume que non, en m'excusant par avance auprès de mes lecteurs les plus érudits, qui pouffent et s'exclament en eux-mêmes : "bien sûr, qui donc ignore ce qu'un kakemphaton est ?" avant de délaisser ce blog pour se replonger dans la Critique de la Raison Pratique. 

Maladresse littéraire

Le kakemphaton est une figure de style. Ce nom vient du grec "kakos" ("mauvais, laid") et "emphaton" ("parole"). Elle désigne "la rencontre de sons d'où résulte - involontairement - un énoncé ridicule, déplaisant, ou - volontairement - tendancieux". 

En gros, c'est lorsque de grands dramaturges, par exemple, sur leur lancée lyrique, ne font pas attention aux sons qui se dégagent des formules qu'ils écrivent. Et le jour où le comédien est amené à déclamer la pièce, la foule s'esclaffe sans que l'auteur ne comprenne bien pourquoi.

On en trouve plusieurs exemples chez Corneille : 
"Plus le désir s'accroît, plus l'effet se [fesses] recule" (Polyeucte). 
"Je suis romaine, hélas, puisque mon époux l'est [mon nez-poulet, ou époux laid]" (Horace).

Poésies et calembours 

Chez Baudelaire aussi, il y a des kakemphatons : "Fruits purs de tout outrage [toutou]. Elle put, inviolable [putain], résister". Ou - dans le même genre - chez Bossuet : "Ah ! Plût à Dieu que tu susses !". 

Certains auteurs se sont amusés, avec cette figure de style. Je pense bien sûr à Boby Lapointe, mais aussi à Alphonse Allais, avec sa Complainte amoureuse : 

"Oui, dès l'instant que je vous vis
Beauté féroce, vous me plûtes ;
De l'amour qu'en vos yeux je pris
Sur-le-champ vous vous aperçûtes 
Mais de quel air froid vous reçûtes
Tous les soins que pour vous je pris !
En vain je priai, je gémis :
Dans votre dureté vous sûtes
Mépriser tout ce que je fis.
Même un jour je vous écrivis
Un billet tendre que vous lûtes,
Et je ne sais comment vous pûtes
De sang-froid voir ce que j'y mis.
Ah ! Fallait-il que je vous visse
Fallait-il que vous me plussiez
Qu'ingénument je vous le disse
Qu'avec orgueil vous vous tussiez
Fallait-il que je vous aimasse
Que vous me désespérassiez
Et qu'enfin je m'opiniâtrasse
Et que je vous idolâtrasse
Pour que vous m'assassinassiez". 

Voilà, vous pouvez retourner à une activité normale, désormais. Et pour découvrir d'autres figures de style, je vous recommande le petit ouvrage signé Anne Quesemand et Laurent Berman, aux éditions Alternatives : Elles sont tropes ! Figures et tournures de la langue française

Moi je vais lire La Critique de la Raison Pratique.

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