Pour ma part, les mots qui sont chantés peuvent changer radicalement la manière dont j'écoute certains morceaux. Ils ont même le pouvoir de me faire aimer une musique que mon oreille rejetait de prime abord.
J'ai pris conscience de ça à l'adolescence, avec Barbara. Jusque là, j'avais du mal à me laisser porter par sa manière si singulière de chanter. C'était l'un des 33 tours que j'écoutais le moins, dans la maison de mes parents où se forgeait au fil du temps mon éducation musicale. Jusqu'au jour où j'ai écouté les paroles.
Résonances
J'ai l'impression aujourd'hui que les mots que j'ai entendus sont venus modeler mon for intérieur. Ils ont pris chair, en moi. Ils m'accompagnent désormais, et pour toute mon existence. Lorsqu'avril est arrivé, que j'observais les fleurs, les feuilles, l'atmosphère printanière autour de moi, j'entendais encore la voix : "le printemps c'est joli, pour se parler d'amour". Lorsque l'automne arrivera, j'entendrai : "craquent les feuilles mortes, brûlent les feux de bois".
Les paroles des chansons de Barbara ont tissé une toile de fond, sur laquelle se projette ma vie, au quotidien. Et bien que je les connaisse par cœur, elles continuent de me toucher, de me faire réfléchir. Elles m'ont fait comprendre très tôt des vérités essentielles : "Au moins le sais-tu ? Que tout le temps qui passe ne se rattrape guère… que tout le temps perdu ne se rattrape plus".
Certaines de mes convictions politiques, aussi, sans doute, ont été renforcées par des images ou des tournures de phrases qu'elle m'a transmises au fil d'une chanson : comment ne pas honnir la guerre quand on a entendu cette simple évidence : "tant pis pour ceux qui s'étonnent, et que les autres me pardonnent, mais les enfants ce sont les mêmes à Paris ou à Göttingen".
Oui, quel que soit le conflit, quel que soit le contexte, les enfants sont les mêmes, dans chacun des camps. Quand les guerres cessent et que l'Histoire les engloutissent, demeurent les victimes innocentes de ces atrocités.
Vivre, de toutes ses forces
Barbara a consolidé en moi, surtout, l'importance de la vie. Des sensations. Des moments qui changent tout. De l'espoir. "On en sourit du coin de l'œil, mais on en rêve, du grand Amour." Elle m'a accompagné dans chaque étape de ma vie, comme une amie qui me tenait la main, et m'indiquait le chemin.
Alors, bien sûr, les chansons de Barbara sont souvent mélancoliques. Il y a des peines, des chagrins, des regrets : "Passent les jours, file le temps, s'égrènent les calendriers. Brûle l'été, soufflent les vents… moi, je ne peux rien oublier. J'attends sur la plage déserte et je vis au creux du passé. Je laisse ma porte entrouverte. Reviens, nous pourrons la fermer." Mais il y a aussi, bien souvent, une résistance à la fatalité. Une envie éternelle, qui rejaillit : "Je veux encore rouler des hanches, je veux me saouler de printemps. Je veux m'en payer, des nuits blanches à cœur qui bat, à cœur battant. Avant que sonne l'heure blême et jusqu'à mon souffle dernier, je veux encore dire "je t'aime" et vouloir mourir d'aimer".
C'est ce souffle de vie-là qui me transporte à chaque fois. Cette importance d'ouvrir les yeux sur le monde, sur la chance d'être vivant. Même quand elle chante les mots d'un autre, comme ceux de Brel, par exemple. Derrière la saleté s'étalant devant nous, derrière l'injustice, derrière le désarroi, "il nous faut regarder ce qu'il y a de beau : le ciel gris ou bleuté, les filles au bord de l'eau. Il nous faut écouter l'oiseau au fond des bois, le murmure de l'été, le sang qui monte en soi".



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