Quand je vois tous ces gens, chaque jour - quand je me vois moi-même, absorbé par ce flux de contenus qui se diffusent sur l'écran de mon téléphone, j'ai l'impression d'un immense gâchis. Non pas seulement parce que, bien sûr, il fut un temps où l'on redressait plus souvent la tête, pour observer les autres, pour observer autour de soi, pour s'ennuyer aussi. Mais surtout parce que la majorité des images que je vois défiler chaque jour sont finalement assez médiocres.
Si encore chaque contenu éveillait notre conscience, interrogeait nos certitudes, éclairait notre compréhension du monde… Si chaque tiktok aiguisait notre sens critique… Ce serait différent. Chaque seconde, plusieurs millions de vidéos sont "consommées" sur Youtube, Tiktok ou Instagram. Mais bien souvent, il s'agit d'une mise en scène banale, d'un sujet commun. Si je faisais l'exercice d'accorder une note sur 10 à chaque nouveau contenu qui jaillit sur l'écran de mon téléphone, en ce qu'il apporte quelque chose à ma journée, la moyenne serait probablement de 2 ou 3, dans le meilleur des cas.
À profusion
C'est dommage, car dans l'absolu, ces canaux de communication pourraient constituer une chance formidable. Ils peuvent éveiller l'esprit, transmettre la culture, apprendre des concepts révolutionnaires. Nous divertir, même, au sens noble du terme. Mais, on le sait, le succès d'une vidéo virale ne tient pas à sa qualité intrinsèque. Comme le souligne par exemple l'essayiste américain Jaron Lanier, le modèle économique des réseaux sociaux favorise les contenus qui provoquent une réaction émotionnelle immédiate, pas ceux qui demandent de réfléchir.
Même les outils d'intelligence artificielle souffrent de cette situation. À force d'être entraînés avec une quantité impressionnantes de contenus de qualité médiocre, ils finissent par avoir plus de mal à "apprendre" et perdent en efficacité. C'est ce que révèle une étude récente.
Abrutissement généralisé
L'étude examine l'effet d'un entraînement continu de modèles de langage sur des corpus de faible qualité issus de Twitter. Les auteurs observent un phénomène qu'ils appellent "thought-skipping", où l'outil d'intelligence artificielle entraîné avec ces contenus médiocres omet ensuite plus souvent les étapes intermédiaires du raisonnement. Et plus la proportion de ces données augmente dans l'entraînement, plus la dégradation mesurée est importante.
Je ne sais pas comment être optimiste, face à cet état de fait.
J'espère qu'à l'avenir, des applications, des algorithmes, sauront forcer l'intégration de contenus "de qualité" (ce n'est pas si simple à définir, je vous l'accorde) et transformer mon flux d'actualités pour stimuler ma créativité, éveiller ma curiosité, éblouir mes sens.
En attendant, j'écris ce billet de blog. En me disant qu'il se glissera peut-être ici ou là, dans le flux d'actualités d'un inconnu, sur Internet. Et que ce dernier aura la même envie que moi d'améliorer de ce fait ses propres habitudes de navigation en ligne, en se "forçant" à devenir plus exigeant sur ce qu'il regarde défiler quotidiennement sur son écran.
Ou qu'après sa lecture, il redressera simplement la tête un instant, pour observer autour de lui le monde, comme il va.



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