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La saison de la douleur

 
“Tout cela se passait au début de novembre de l'avant-dernière année. Un grand fleuve de vie coule entre toi et une date aussi lointaine. À peine si tu peux voir au-delà d'une si aride étendue. Mais pour moi, il semble que tout cela est survenu non pas hier, mais aujourd'hui. La souffrance est un très long moment. On ne peut la diviser en saisons. On ne peut qu'enregistrer ses accès et noter leurs retours. Pour nous, le temps lui-même ne progresse pas. Il tourne. Il paraît entourer un centre unique de douleur. La paralysante immobilité d'une vie, dont le moindre détail est réglé selon un programme immuable, de sorte que nous mangeons, buvons, marchons, nous couchons et prions, ou du moins nous agenouillons pour prier, selon les inflexibles lois d'une règle de fer ; ce caractère d'immobilité, qui, jusque dans le plus petit détail, rend chaque horrible journée identique à la précédente, semble se communiquer à ces forces extérieures dont l'existence a pour essence un incessant changement. Nous ne savons rien, nous ne pouvons rien savoir du temps des semailles ou de la moisson, des moissonneurs penchés sur les épis ou des vendangeurs passant dans les vignes, de l'herbe des vergers enneigée de la chute des fleurs ou jonchée de fruits mûrs. Pour nous, il n'est qu'une saison : la saison de la douleur. Le soleil et la lune mêmes semblent nous avoir été ravis. Dehors, le jour peut être d'azur ou d'or, mais la lumière qui filtre à travers la vitre obscurcie de la petite fenêtre aux barreaux de fer, sous laquelle nous nous asseyons, est grise et misérable. C'est toujours le crépuscule dans notre cellule, comme c'est toujours le crépuscule dans notre cœur”.

Oscar Wilde, De Profundis

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