Message reçu, message lu : le cauchemar moderne

Désormais, sur la quasi-totalité des réseaux sociaux et des moyens de communication modernes, vous avez la possibilité de savoir quand votre interlocuteur a reçu (et lu) votre message. Dans un temps fort lointain, les lettres prenaient plusieurs mois avant d'être découvertes, et parcourues. Certaines tombaient de la diligence, en chemin. Il était impossible de savoir si votre interlocuteur l'avait bien réceptionnée, jusqu'au jour où sa réponse apparaissait enfin dans votre boite aux lettres. Et le bonheur était alors considérable.

L'autre a lu mon message

Aujourd'hui, non seulement un message peut être lu immédiatement, mais vous êtes informé de cette lecture tout aussi immédiatement. Sur Facebook, sur WhatsApp, sur iMessages, des indications grisées viennent vous apporter ces éléments d'information. 
Vous savez aussi si la personne est - ou non - derrière son mobile, à l'instant T. Ou depuis combien de temps elle n'est plus connectée, ou plus “active” (j'aime cette terminologie : comme si ne pas se rendre sur Facebook faisait de vous une personne “inactive” - ce serait plutôt le contraire, en vérité). 

Autant de renseignements qui peuvent vite vous rendre fou. 

Le “tumulte d'angoisse” réinventé

Dans un texte génial (Fragments du discours amoureux), Roland Barthes évoque “le tumulte d'angoisse” auquel est confrontée la personne qui attend l'être aimé. Je suis dans un café, l'autre n'arrive pas. J'attends.
Trois actes se succèdent, dans cette “scénographie de l'attente” : 

“L'acte I : il est occupé par des supputations : s'il y avait un malentendu sur l'heure, sur le lieu, j'essaye de me remémorer le moment exact où le rendez-vous a été pris, les précisions qui ont été données. Que faire ? Angoisse de conduite : changer de café, aller téléphoner… oui, mais si l'autre arrive pendant ces absences, ne me voyant pas, il risque de repartir…

L'acte II est celui de la colère, j'adresse des reproches violents à l'absent. Tout de même, il/elle aurait pu, il/elle sait bien que… oh, s'il pouvait être là pour que je puisse lui reprocher de ne pas être là !

L'acte III j'atteins, j'obtiens l'angoisse toute pure, celle de l'abandon, je viens de passer en une seconde de l'absence à la mort. Explosion de deuil. Je suis intérieurement livide, c'est l'agonie.

Telle est la pièce. Elle peut être écourtée par l'arrivée de l'autre. S'il arrive en I, l'accueil est calme. S'il arrive en II, il y a scène. S'il arrive en III, c'est la reconnaissance, l'action de grâce, je respire largement, tel Pélléas sortant du souterrain, je retrouve l'odeur de la vie et l'odeur des roses.”

Tous ces indicateurs modernes changent la donne, par conséquent. Il n'y a plus de tumulte d'angoisse, ou plutôt, l'angoisse change de nature. Mon iPhone m'indique bien qu'il / elle a reçu mon message. Qu'il / elle l'a lu. Et pourtant, il / elle ne me répond pas. Je demeure incrédule, impatient de sa réponse. Je guette son activité, et je ne comprends pas. Puisque mon message a été lu, c'est donc délibérément qu'il / elle me fait attendre. Mais pourquoi ?

La règle des 3 jours

Ce jeu là est bien connu de la jeune génération. Tout un code peut se mettre en place. Se faire désirer, ne pas répondre trop vite, choisir le bon moment. Dans un épisode de Bref, une règle est mise en avant : après un rendez-vous amoureux, il ne faut pas répondre pendant trois jours. Pour faire monter le désir de l'autre. Le/la faire douter.


Personnellement, je suis bien incapable de m'infliger ces règles-là. Je fais donc partie de ceux qui considèrent ces nouveaux indicateurs facebookiens comme un cauchemar moderne. J'aimais bien le temps des diligences, et des lettres à la Cyrano. Mais il faut bien vivre avec son temps.


Commentaires

  1. Tu as tout à fait raison, et il n'y a malheureusement aucune manière de désactiver cette fonction sur Facebook, je pense, pour l'instant.

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  2. @Fabricio Cardenas , Regarde ici : http://www.gizmodo.fr/2013/06/11/facebook-lu.html

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  3. Je pense néanmoins que le véritable départ de ce "cauchemar moderne" date de l'"accusé de réception" du SMS sur les mobiles dès les années 90. Fébrilement, l'émetteur attendait parfois des heures, voire des jours, la preuve de lecture du message par le récepteur.

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  4. C'est tout à fait juste, j'avais oublié ces “accusés de réception”. Merci ^^

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