La dernière feuille

Dans l'un des fragments du discours amoureux, appelé “la dernière feuille”, Roland Barthes cite cet extrait du Voyage d'Hiver de Schubert : 
“Çà et là, sur les arbres, il subsiste des feuilles. Et je reste souvent, pensif, devant elles. Je contemple une feuille et j'y accroche mon espoir. Quand le vent joue avec elle, je tremble de tout mon être. Et si elle tombe, hélas, mon espoir tombe avec elle”. 

Pour Roland Barthes, cette contemplation de “la dernière feuille” correspond bien à un état amoureux. “Consultations magiques, menus rites secrets et actions votives ne sont pas absents de la vie du sujet amoureux, à quelque culture qu'il appartienne”, note-t-il. Avant de poursuivre : 

“Pour pouvoir interroger le sort, il faut une question alternative (M'aimera/M'aimera pas), un objet susceptible d'une variation simple (Tombera/Tombera pas) et une force extérieure (divinité, hasard, vent) qui marque l'un des pôles de la variation. Je pose toujours la même question (serai-je aimé ?), et cette question est alternative : tout ou rien ; je ne conçois pas que les choses mûrissent, soient soustraites à l'à-propos du désir. Je ne suis pas dialectique. La dialectique dirait : la feuille ne tombera pas, et puis elle tombera ; mais entre-temps, vous aurez changé et vous ne vous poserez plus la question. 
(De tout consultant, quel qu'il soit, j'attends qu'il me dise : “la personne que vous aimez vous aime aussi et va vous le dire ce soir”).
Parfois, l'angoisse est si forte, si resserrée (puisque telle est l'étymologie du mot) - une angoisse d'attente, par exemple -, qu'il devient nécessaire de faire quelque chose. Ce “quelque chose” est naturellement (ancestralement) un vœu : si (tu reviens…) alors (j'accomplirai mon vœu).”

J'aime ce passage de l'ouvrage de Roland Barthes. J'aime cette “dernière feuille”, à laquelle le sujet amoureux attache tous ses espoirs. 

L'art difficile de ne presque rien faire

Mais observer la dernière feuille, c'est aussi savoir prendre son temps. 

Or, de nombreux sociologues s'accordent aujourd'hui à le dire, il est de plus en plus difficile de prendre son temps. “Nous vivons une époque moderne” : le temps de l'immédiat, de la vitesse, de l'impatience. Le temps d'un Mister Pump, ce milliardaire imaginé par Hergé qui cherche à aller plus vite, sans cesse, à économiser autant qu'il peut chaque instant superflu du quotidien. 


C'est également ce qui ressort d'une étude de Sciforma, que rapporte Jean-Luc Raymond sur son blog. Les conclusions sont pour le moins équivoques : “impossible pour un Français de rester concentré plus de 12 minutes sur son travail sans être interrompu”. Plus de 90% des personnes interrogées passent plus de quatre heures par jour sur leur ordinateur. Et pour plus des deux tiers des Français, ce qui est urgent passe avant ce qui est important. On commence ainsi à s'y faire : l'essentiel n'est plus prioritaire. 
“L'humain est pris par l'urgence et l'instant. D'où un surinvestissement du présent”. Lise Brunet
Quelques lettres, connues dans le monde de la communication, parlent d'elles-mêmes : ATAWAD. Any time, any where, any device. Le consommateur doit être disponible en permanence, connecté, ligoté. Ce n'est pas par hasard, d'ailleurs, si la caricature de l'homme moderne ressemble tant à l'homme pressé de Noir Désir. Non contents d'être déjà emprisonnés par “une foule d'intangibles devoirs, de convenances”, et écartelés par des désirs contradictoires - ces désirs qui font désordre -, voilà que, délibérément, nous nous créons une nouvelle attache. Qui peut prétendre ignorer le caractère addictif et chronophage des médias sociaux ? Et pourtant, nous sommes de plus en plus nombreux à nous y connecter. Il faut croire que nous aimons ces liens. Partant de ce principe, il est normal qu'Internet connaisse une extension aussi rapide et phénoménale ces dernières années : la Toile porte bien son nom. Nous aimons nous y jeter, nous y emmêler, comme de petites mouches. Pour nous rassurer, simplement, nous feignons de croire que nous surfons sur la Toile. Ce qui est littéralement aberrant et probablement illusoire. 

Un samedi matin sur la terre

L'accélération du temps donc. L'accélération, justement. C'est le titre d'un ouvrage d'un autre sociologue, un sociologue allemand cette fois, Harmut Rosa, qui explique en quoi la vie nous échappe : accélération technique, sociale, accélération de tous les aspects de l'existence. Une fois encore : tout va plus vite. Et le temps file. 
“C'est un malheur qu'il y a trop peu d'intervalles entre le temps où l'on est trop jeune, et le temps où l'on est trop vieux”. Montesquieu 
L'automne ne semble plus très loin cependant. C'est une saison où s'opère une forme de ralentissement. Les feuilles qui jaunissent, le vent qui se lève, la pluie qui tombe finement. Tout concourt à une impression de douce transformation, de fléchissement. 

Il faut savoir ne presque rien faire en automne. Errer sur les bords de la Seine, marcher dans les rues de Paris, contempler les gens qui passent, lire tranquillement à la terrasse d'un café, retrouver ses amis dans un parc, discuter, rêver, imaginer, passer, être seul, se sentir libre. Ecrire ce qui nous passe par la tête, alors que le soleil passe son bras par la fenêtre, un samedi matin. 

Puis sortir, s'asseoir sur un banc. Et attendre simplement de voir tomber la dernière feuille

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