Nous attendons de l'autre qu'il nous sauve

Une discussion, un soir, à la terrasse d'un café parisien. Elle me parle de son histoire, d'un homme qui est sorti de sa vie, avec qui elle avait eu une passion mouvementée. Elle pense à lui souvent, et je cherche à comprendre pourquoi ils se sont perdus de vue, s'ils s'aimaient tant. Elle s'interrompt un moment, tire sur sa cigarette, et précise sa réponse : "Le problème que nous avions, c'est que nous cherchions à nous sauver l'un l'autre. Ou plutôt, nous attendions de l'autre qu'il nous sauve".

Sauve qui peut

C'est un thème qui ne m'est pas étranger. Moi aussi, j'ai souvent cherché à sauver, à secourir, à seconder. Être là, être présent, accompagner celles et ceux qui comptent pour moi. Jusqu'à accourir s'il le fallait, à grandes enjambées, à grandes traversées dans le métro, d'Est en Ouest, le plus vite possible. Puisqu'on m'appelait au secours, je devais être là. J'étais convaincu que je pouvais apporter une aide réelle, dans le contexte qui était celui de l'époque. Convaincu qu'à ma petite échelle, je pouvais faire beaucoup. Je pouvais changer la donne.
Rien n'est indifférent, rien n'est impuissant dans l'univers ; un atome peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver ! ” De Nerval
La vie m'a fait comprendre assez tôt, néanmoins, qu'en voulant sauver quelqu'un, on pouvait plonger avec lui. On pouvait se perdre. Qu'avant de rejoindre une personne qui s'enfonce doucement dans les sables mouvants, il faut s'harnacher, trouver une branche solide à laquelle se tenir, garder un pied sur la terre ferme. Si l'on se jette à corps perdu, alors on s'enfonce à son tour, et au désarroi du secouru s'ajoute la culpabilité de vous avoir entraîné avec lui. 

Savoir se sauver

J'ai appris, donc, qu'il faut avant tout savoir se sauver. Littéralement : partir, quand il est encore temps. Et savoir penser à soi, se construire, seul, avant de se construire dans le secours qu'on attend des autres, ou qu'on apporte aux autres. "Il n'existe pas d'être capable d'aimer un autre être tel qu'il est. On demande des modifications. (…) Peut-être le comble de l'amour partagé consiste dans la fureur de se transformer l'un l'autre, de s'embellir l'un l'autre dans un acte qui devient comparable à un acte artiste, - et comme celui-ci, qui excite je ne sais quelle source de l'infini personnel", écrivait Paul Valéry.


Revenir au personnel, donc. On n'aide jamais mieux quelqu'un que lorsque l'on est soi-même déjà sain et sauf. Pour ce faire, il ne s'agit pas seulement de sauver les apparences. C'est plus profond, plus fondamental. Il s'agit de se recréer un idéal, et de faire ensuite les efforts nécessaires pour tendre vers cet idéal.

Au secours

J'aime, pourtant, cette approche romantique du secours amoureux. Je suis nourri depuis des années aux mots d'Aragon, sauvé lui-même par l'amour rencontré : "il n'aurait fallu qu'un moment de plus pour que la mort vienne. Mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne". Difficile de faire plus beaux que ces vers-là.


Je tente, malgré tout, avec l'expérience des années qui passent, avec les histoires que j'ai pu vivre, celles qu'on m'a comptées, de tirer des leçons utiles. Il faut savoir être là, bien sûr. Pour ses amis, pour ses amours. Être présent, à la juste distance, et rassurer ou divertir, si telle est la demande. Tout en n'oubliant pas de penser à soi, de se préserver, et en gardant à l'esprit l'humilité nécessaire : I can't be your superman… can't be your superman.

Tout est une histoire de temps, et chacun peut se reconstruire s'il sait patienter. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle j'ai gardé en conclusion cette magnifique phrase de Pierre Jean Jouve. Une phrase qui sied bien à la saison automnale : “L'arbre se sauve en faisant tomber ses feuilles.”

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