Un sourire aperçu


Tout à l'heure je vais sortir, m'allonger dans l'herbe et lire au soleil. Pour le moment je suis chez moi, dans mon appartement de la rue Oberkampf. Les fenêtres sont ouvertes, certains stores abaissés. J'entends le réveil d'un voisin qui sonne depuis deux ou trois heures. Il devait être réglé sur ses horaires de travail, et il a oublié de le déprogrammer en partant en week-end, probablement. C'est un son strident (bien que lointain) dont je me passerais bien, mais je reconnais que j'aime cette image : un réveil qui sonne dans le vide, qui s'acharne à sortir du sommeil une personne qui n'est pas là. Un réveil qui sonne pour un lit défait. Dans quelques années peut-être, l'intelligence artificielle aura fait des progrès, et aucun réveil ne s'égosillera plus en vain.

Hier, toute la journée, j'ai vu des amis. D'abord sur les Rives de Seine, du Pont des Arts au Port de l'Arsenal, nous avons marché, croisant touristes et Parisiens aux mines réjouies par les beaux jours revenus. Nous avons pris un verre en terrasse, vers la Cité de la Mode et du Design. Puis le soir, j'ai rejoint un autre groupe pour dîner dans le quartier. C'est l'un des meilleurs moments de l'année, quand on peut ressortir en chemise le soir, et que la nuit hésite à tomber. 

Tout à l'heure je vais sortir, m'allonger dans l'herbe et lire au soleil. Mais avant cela, je voulais écrire quelques lignes, faire un billet de blog qui fige un peu l'instant. De ces billets qu'on peut relire, après plusieurs années, pour se souvenir précisément de son état d'esprit, de sa perception du moment. À la manière d'une photo Instagram, que l'on prend pour conserver une seconde, une minute de vie, un sourire aperçu. 

Peut-être qu'à notre mort, on voit bien défiler sous ses yeux des images de sa vie. Mais peut-être que celles-ci ne sont pas celles auxquelles on s'attendrait a priori. Peut-être qu'il ne s'agit pas des souvenirs les plus marquants, les plus déterminants, de notre vie. Peut-être que les images qui défilent en accéléré avant notre dernier souffle sont simplement une multitude de petits souvenirs oubliés, de regards échangés, de détails perçus, d'insignifiantes situations constatées.

Cela me fait penser à ce poème, de Billy Collins, sur lequel j'étais tombé il y a plusieurs années.


La chaleur s'intensifie dans mon appartement. Le réveil du voisin a fini par rendre l'âme. J'entends simplement quelques moineaux, dans la cour de l'immeuble. Le bruit des couverts que l'on entasse dans l'évier. La rumeur lointaine de la ville. 

Je vais prendre une douche, puis sortir, pour m'allonger dans l'herbe et lire au soleil.

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